L’intelligence artificielle n’est plus une technologie d’avenir dans les entreprises marocaines — elle est déjà là, utilisée au quotidien par une majorité de salariés, souvent de leur propre initiative et sans attendre que leurs employeurs ne l’organisent. Des outils comme ChatGPT ou Google Gemini, accessibles gratuitement et en quelques clics, ont franchi la porte des organisations bien avant que les politiques internes ne soient prêtes à les accueillir.

C’est dans ce contexte que Kaspersky et Averty ont conduit cette étude auprès de 310 salariés marocains, avec un objectif simple : documenter les usages réels, pas les intentions. Qui utilise l’IA, pour quoi faire, avec quelles données, et dans quel cadre — ou plutôt, dans quelle absence de cadre ? L’analyse qui suit apporte des réponses chiffrées à ces questions et dresse un premier état des lieux de la maturité des entreprises marocaines face à cette transformation silencieuse.

NOTE MÉTHODOLOGIQUE

L’étude a été menée en mars 2026 auprès de 310 salariés marocains des secteurs privé et public, travaillant dans des entreprises de 50 salariés et plus. Les répondants représentent un large spectre de fonctions, incluant des postes de direction, commerciaux, opérationnels, ainsi que des fonctions support telles que l’IT, les ressources humaines, la finance et le marketing. L’échantillon couvre également différents secteurs d’activité et niveaux d’expérience. Le recueil des données a été effectué via un questionnaire structuré, administré en ligne, en français et en arabe. Les répondants ont été sélectionnés sur la base de critères d’éligibilité liés à leur statut de salarié.

Les résultats reposent sur des données déclaratives et présentent une marge d’erreur d’environ ±5,6 points, pour un niveau de confiance de 95 %.

ADOPTION DE L’IA À TITRE PERSONNEL

Plus d’un salarié sur deux (57 %) utilise des outils d’IA de sa propre initiative au travail. Leurs motivations sont avant tout qualitatives : l’amélioration de la qualité du travail prime sur le gain de temps (69 % contre 46 %), ce qui indique une adoption mûre, au-delà du simple réflexe de productivité. Viennent ensuite l’habitude personnelle (19 %), le sentiment que les outils internes ne couvrent pas tous les besoins (13 %), et l’absence d’outil équivalent proposé par l’entreprise (10 %). Parmi les 43 % qui ne recourent pas à l’IA, la raison principale est l’absence de besoin perçu (42 %), devant la disponibilité d’outils internes jugés suffisants (17 %), le fait de ne pas encore y avoir pensé (16 %), les craintes liées à la sécurité des données (14 %), le manque de compétences (10 %), une interdiction explicite de l’entreprise (9 %), et enfin le manque de confiance dans les résultats (6 %). Les non-utilisateurs ne sont donc pas majoritairement hostiles à l’IA — ils sont surtout indifférents ou en attente d’un cadre.

OUTILS UTILISÉS

ChatGPT est l’outil de référence, utilisé par 84 % des utilisateurs IA, loin devant Google Gemini (63 %). Les autres outils restent nettement en retrait : Microsoft Copilot (23 %), Perplexity (16 %), Claude (12 %) et les outils de génération d’images comme Midjourney, DALL-E ou Adobe Firefly (11 %). Le faible score de Microsoft Copilot est notable : malgré son intégration native à la suite Office — largement répandue en entreprise — il est trois fois moins utilisé que ChatGPT, ce qui suggère que les salariés se tournent spontanément vers des outils personnels, indépendamment de ce qui est techniquement à leur disposition.

FRÉQUENCE D’UTILISATION

L’usage est ancré dans le quotidien : 84 % des utilisateurs recourent à l’IA au moins plusieurs fois par semaine, dont 43 % tous les jours et 41 % plusieurs fois par semaine. Seuls 16 % l’utilisent de façon plus occasionnelle. La concentration sur des outils grand public, accessibles sans validation de l’entreprise, combinée à cette intensité d’usage, illustre bien le caractère spontané et pleinement installé de cette adoption.

TÂCHES

La recherche d’information est l’usage le plus répandu (73 %), suivie de la rédaction et reformulation de textes (51 %). La traduction, le brainstorming et l’analyse de données se situent autour de 35–39 %. Les usages plus techniques comme la programmation (21 %) et l’automatisation (18 %) restent minoritaires, ce qui suggère que l’IA est avant tout perçue comme un outil de traitement de l’information plutôt que comme un levier de transformation des processus.


DONNÉES PROFESSIONNELLES PARTAGÉES

C’est le volet le plus sensible de l’étude. Parmi les utilisateurs d’IA personnelle, 42 % importent des documents complets — PDF, Word, présentations — dans des outils externes non contrôlés par l’entreprise. 35 % saisissent manuellement des informations ou chiffres précis, et 35 % partagent des extraits de mails, messages ou comptes-rendus. 30 % transmettent des captures d’écran de leur environnement de travail — schémas, tableaux, graphiques. 19 % vont jusqu’à partager des données chiffrées — budgets, KPIs, fichiers Excel. Seuls 24 % déclarent se limiter à des questions générales sans partager aucun contenu interne.

CONFIANCE DANS LES RÉSULTATS

91 % des utilisateurs font confiance aux résultats produits par leurs outils IA, dont 31 % leur accordent une confiance élevée. Ce niveau de confiance, combiné au partage massif de données professionnelles, constitue le cœur du risque identifié par l’étude : les utilisateurs n’ont pas de réserve particulière vis-à-vis de ces outils, ce qui lève naturellement toute retenue à leur confier des documents sensibles.


GOUVERNANCE

75 % des salariés évoluent sans cadre connu sur l’usage de l’IA : 58 % confirment qu’aucune règle formelle n’existe dans leur entreprise, et 17 % ne savent même pas si une telle politique a été définie. Le constat est encore plus marqué sur la formation : 82 % n’ont reçu aucune orientation officielle de leur employeur — 75 % explicitement, et 7 % qui ignorent si une communication a eu lieu. Ces chiffres, mis en regard avec le taux d’adoption de 57 %, décrivent une situation où la majorité des salariés utilisent l’IA dans un quasi-vide de politique d’entreprise.

PERCEPTION DU RISQUE SÉCURITÉ

Les opinions sont partagées et reflètent une incertitude générale sur le sujet. 46 % des répondants perçoivent un risque pour la sécurité des données de leur entreprise, mais 35 % pensent que ce risque est faible ou inexistant, et 19 % ne savent pas se prononcer. Cette dispersion des réponses est elle-même un signal : en l’absence de formation et de communication, les salariés n’ont pas les clés pour évaluer correctement les risques liés à leurs propres pratiques.

CONCLUSION

L’ensemble des résultats met en évidence un déséquilibre structurel entre la diffusion rapide des usages et le niveau de préparation des organisations.

Cette étude révèle une adoption massive et spontanée de l’IA dans les entreprises marocaines, portée par les salariés eux-mêmes, en dehors de tout cadre. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 57 % utilisent l’IA à titre personnel au travail, 84 % plusieurs fois par semaine, et la majorité leur confient des documents professionnels réels — mails, présentations, données chiffrées. Ces contenus quittent le périmètre sécurisé de l’entreprise pour alimenter des modèles d’IA tiers, sans que les salariés ni leurs employeurs n’en mesurent nécessairement les conséquences.

C’est là que réside le paradoxe central : 91 % des utilisateurs font confiance à leurs outils, ce qui lève naturellement toute retenue à leur confier des données sensibles — pendant que 75 % des entreprises n’ont défini aucune règle et que 82 % n’ont dispensé aucune formation. La majorité des non-utilisateurs, eux, ne sont pas hostiles à l’IA : ils n’en voient pas encore l’utilité ou n’ont pas eu l’occasion de l’essayer, ce qui représente un potentiel d’adoption supplémentaire à venir.

Le risque n’est pas l’IA. C’est l’écart grandissant entre des pratiques qui évoluent vite et des politiques d’entreprise qui n’ont pas encore suivi.